version definitive, premiers chapitres
mise à jour le 03 01 2010
I
La création à l'humanité
ou de vous à moi
à haute voix :
Vous voudriez une histoire
qui fasse parler d'EL,
de sa voix mélodieuse et vivante,
une histoire à dormir debout,
où les rythmes pseudo poétiques qui composent
ses phrases et ses entrailles
appellent le rêve et l'esprit à la volonté.
Une histoire donc.
Alors veuillez me suivre...
- Ici, oui, je le vois à l ‘endroit où tu te trouves, juste au milieu de cette porte d’entrée. Et voilà qu’il disparaît, volatilisé, en un souffle clin d'œil, éclipsé. Tu n’as pu le voir car il était au dedans de toi.
- Mais de qui parles-tu ?
- Du même individu que l’on a croisé hier soir alors que nous étions assis sur le bord de mer.
- Ah oui ! Et de quoi a-t-il donc l’air ?
- Oh ! d’une sorte d'ombre double fantomatique...
- Un esprit maléfique ?
- Non cela ressemble plutôt à quelque chose d’autre. Il s’en est encore allé de la même façon, furtive et mystérieuse…
- Moi je n'ai vu personne la nuit dernière. Nous avons simplement discuté en toute amitié sous le clair de lune, en flânant sur le reflet des flots et les étoiles au loin…
- Tu ne t’en rappelles vraiment pas ou tu te moques de moi, non mais sérieusement dis, car
il s'est approché de nous tout en restant dans la pénombre, a murmuré bonsoir.
Sa voix en disait tellement long qu’au début, je ne pouvais pas à y croire.
Mais lorsque j'ai regardé au-dessus de ce qui semblait sa bouche,
j'ai vu des yeux sombres scintiller sur son visage absent.
- Et tu ne sais pas qui c’est ?
- Non, mais j'ai souvent entendu Pa Ocham parler à propos d’un légendaire et vieux
bonhomme se promenant les nuits de pleine lune dans la forêt et sur la plage.
Il chasse à ce qu’il paraît en compagnie d'un chat huant grand échassier.
Le rapace lui ramène les proies tout en chantant dans les ténèbres.
On ne sait pas trop où il habite. Apparemment le palais hanté.
- Celui qui se situe sur la montagne Amal ?
- Oui celui-là même. Du village, seul le dôme de la tour émerge de la canopée.
Le reste de l'édifice semble étouffé sous la végétation.
Tu n'y as jamais été par hasard ?
- Tu sais bien que cette partie de la colline est interdite depuis des lustres. Toutes sortes d’histoires sinistres tournent autour de cette baraque. D’ailleurs la jungle y est si exubérante qu’elle en est impraticable. Sans être lâche, le lieu ne me dit franchement rien qui vaille.
- Moi, l’aventure me tente bien et il doit sûrement y avoir un chemin d’accès !
Mais je me demande quel est cet homme ?
Qui est ton nom ?
II
La nuit tombe sur l'île, le village baigne dans une brume lourde et moelleuse où seuls
les palmiers réverbères jettent un coup d'oeil étouffé dans les rues,
lueurs esquissées le long des murs comme pour guider
un somnambule aveugle sur sa route.
A écouter en passant d'un peu plus près, se distingue nettement un bruit d'intérieur comme ci quelqu'un s'apprêtait à sortir de chez lui pour un rendez-vous bien particulier.
Là, à droite, au fond d'une petite cour, derrière les arbres, dans la masse vaporeuse d’un édifice invisible, une porte s'ouvre. Un nuage de lumière s'en échappe, laisse entrevoir une ombre humaine qui referme la porte derrière elle, à faire disparaître la clarté surnaturelle.
L'individu traverse le jardin pour déboucher sur un trottoir balisé et se dirige, habillé dans une étoffe de lin blanc, vers le cimetière où se déroule chaque nuit ce que l'on nomme la Sereine Cérémonie.
En contournant le grand arbre voyageur aux cent palmes en plumes de paon,
là où le chemin qui mène au sanctuaire serpente en arc de cercle autour, l'homme lève d’un coup les yeux au cri funeste d’un rapace en chasse. Il regarde dans les airs comme pour voir la figure du hurlement.
Mais c’est à peine s’il perçoit le bruissement des ailes de l'oiseau dans l'espace.
Le crépuscule du soir à la relative tranquillité continue à tout envelopper.
Au loin, l’incessante rumeur de la forêt tropicale se fait entendre.
L'inconnu arrive enfin, par la longue allée de baobabs géants, au seuil du cimetière
dont le portique de marbre au-dessus est garni en son milieu d'une tête de mort coiffée d'une auréole.
La configuration même de la nécropole est d’autant plus étrange qu’inattendue :
les tombes reposent les unes à côté des autres, formant dans l'ensemble un imposant cercle plein dont chaque pierre, chaque stèle s'oriente vers le centre comme pour en souligner la présence funèbre.
Après avoir ouvert la grille d'entrée grinçante et massive, le visiteur rejoint
l'axe du lieu en se faufilant avec prudence, précaution et prestance entre les sépultures, sur le sol de sable fin qui les ceint.
Au point de convergence de toutes les pierres tombales se dresse une petite plate-forme
où un amas de branches et de feuilles sèches attend d'être allumé pour le rituel.
Accroupit devant, le devin fait étinceler une minuscule flammerole entre ses doigts, souffle dessus pour l'animer, l'embrasse à l’embraser et lui dit qu'elle est belle.
Le tas de bois s’enflamme alors et fume.
L'homme s’assoit en tailleur face au feu, à la manière d’un scribe égyptien,
sage écrivain, nu sous son linceul illuminé par le brasier.
Il se dégage de sa posture une émotion dont les yeux semblent le reflet le plus chaleureux.
Les flammes, elles, s'élèvent et aspirent à brûler de toute leur énergie
dans l’atmosphère de mystère qui émane du cimetière.
Et il n'y a plus de doute, les ombres et lumières que projette le feu se précisent, deviennent identifiables dans leur transparente apparence.
Sur chaque tombe monte une ombre d'ob, le souffle des ossements. Debout et toutes tournées en direction du foyer concentrique,
elles écoutent le crépitement des flammèches chanteuses.
Les vieux os s'éveillent de leur long sommeil mortuaire,
pour se dresser érectiles et peupler le sanctuaire.
Le prêtre païen recueilli tend les paumes de ses mains en avant.
Il se réchauffe.
Puis de ses phalanges écartées, opposées, se dessine un manuscrit de papier qui s’inscrit dans sa combustion, sublimation, d’un langage appelant de part son caractère, à renaître, refaire surface, signe et sens et pensée, lu et parlé.
Acte cultuel des origines à l’hermétique corps texte.
Et chaque fantôme s'anime en ouvrant la bouche pour raconter son histoire.
Les flammes réchauffent les paroles et claquent comme un fouet.
De nombreuses fables sont contées chaque nuit.
Le murmure des souvenirs résonne dans le labyrinthe funéraire.
En multiple symbolique et distinct diabolique palimpseste polyphonique.
L'écho de toutes ces voix d'outre-tombe s'échoue vers le centre de la place,
sur la page de peau incandescente, il y apparaît puis s’efface au regard
du théurge nécro magicien qui lit sous transe l'écriture vivante.
Le feu s'attise et ne sait plus où donner de la tête.
Il s'enivre du flot de fumée à la langue volubile renaissante.
Les âmes revivent, elles inhalent et exhalent le souffle de l’air en fusion.
C'est une véritable résurrection, corpus spiritus, à être vu en vie de sous le tombeau,
manifestation d’après la mort, haute gloire d’exaltation, état rêvée d’éveil réveil,
tels des anges aux cieux, avec de vagues ailes volutes et une étincelle d’yeux.
La feuille consacrée du livre lu et délié raconte au lecteur chaman
ces mythes du passé, ces légendes vécues, cette mémoire millénaire.
Le destin de chacun est lisible, l'avenir, à portée de main, déchiffrable.
Eternelles histoires dont l’hymne chantonne dans la douce et moite nuitée.
La lune épurée et pleine au-dessus de l'océan semble flotter, suspendue
ou accrochée, bercée par la rumeur de la Sereine Cérémonie.
Le feu s'éteint peu à peu de lui-même, fatigué de tant de paroles, ivre soul de mots.
Mort à son tour mais encore chaud, tout comme les esprits qui s'éclipsent tour à tour,
s'évaporent vents dans les airs, à laisser échapper phosphorescences et autres reflets.
Ils sont libres pour cette fin de nuit de parcourir le monde et les corps,
mais à l'aube, ils reviendront dormir sous leur lit tombal de terre,
à attendre le temps d'un rêve, tout le jour, la nuit tombée,
pour assister à la célébration du manitou sorcier.
Ce dernier maintenant, seul dans le cimetière retrouvé, referme le parchemin virtuel mêlé des cendres du temps, comme vide de vie puis ouvre les mains au ciel.
D'entre elles le vent éparpille la feuille consumée en poussières.
Les braises soufflées s’évanouissent dans l’éther, au-dessus de la plage et des vagues,
sous la lune resplendissante, sélénite perle dans l’océan céleste de la nuit.
Pa Ocham se relève enfin, s'en retourne à son histoire, mémoire de l’âme miroir, le regard noir constellé lui d'étoiles.
III
A son entrée sur scène, la princesse Béati’bo contemple l’étendue de la plage.
Pieds nus, en balade, elle arrive du village pour changer d’air et se requinquer.
Elle trouve sa place au côté d'un gommier de couleurs échoué sous un cocotier.
Allongée à même le sable, la lumière de la fin de journée l’illuminant d'or couchant,
elle sommeille avec les yeux quelquefois entr’ouverts sur le crépuscule en mer.
Harmonie bien paisible du chœur de l’eau déroulée en vagues inlassablement lavées.
Un couple d'oiseaux, noir et blanc, parcourt le rivage, de long en large,.
en vol ou sur le sol, autour de la jeune fille, curieux et pas du tout farouche.
D’autres volatiles chantent et des fleurs parachutes s’échouent près de sa tête.
Son visage, face au ciel du soir, rayonne d'une sensuelle sérénité.
Ses paupières légères fermées voilent le trésor irisé de son regard.
Bouche bisou que nul mot ne vient déformer, bien au contraire, si belle.
Une natte de cheveux longs tressés s’attarde même au bord de ses lèvres.
Volupté des sens parfumée à la chair brune de sa peau d’île.
Sa robe bleu ciel dessine une silhouette de naïade nymphée,
comme une sirène enchantant la rive de son corps charmant.
Un chat matelot s'approche à son tour d’elle, à pas feutrés. Les pupilles fines face aux rayons du soleil, il ronronne puis frôle la main abandonnée auprès de la cuisse.
Au second passage de l'animal, elle laisse ses doigts caresser l’ondulant pelage.
Sur le dos, Béa sourit sans le voir puis appelle : - Ti Roi minou, miaule-t-elle.
Le chat glisse le long du bras jusqu'au visage qu'il observe attentivement, interrogeant la bouche pulpeuse de ses yeux de sphinx.
Il lui répond par un feulement soupiré.
La princesse incline la tête de côté et pose sur lui un regard amadoué.
- Que racontes-tu donc aujourd'hui ? lui demande-t-elle gentiment. As-tu fait de beaux rêves, installé sur le lit de ma dame au miroir ?
Ton âme, bel amant, s'ouvre sur le secret de sa chambre amoureuse.
Le félin écoute de ses grandes oreilles, vautré nonchalamment sur le ventre de la vierge qui joue des mains sur sa fourrure immaculée.
Le soleil à l'horizon effeuille ses dernières lueurs spectrales incandescentes sur la mer et dans le ciel ; les nuages et les flots s'en habillent, les mêlant à leurs textures en lignes et en dessins.
La conscience du chat matelot se noie dans des visions de voyage,
et se recouvre du voile étoilé que le firmament commence à tisser.
- Bel amant, répète Béatibo qui somnole, les paupières papillonnant de plus en plus fatiguées sur le soleil quasiment couché.
La pleine lune observe de son oeil énorme la femme endormie sur la plage.
Les vaguelettes roulent l’ombre et la lumière jusqu’à s’étirer, phosphorescentes et bruissantes vers son corps. La marée monte en rythme, lente. Elle se laisse bercer.
Au détour de l'anse, l'alizé souffle soudain plus fort, apportant à vue de nez une odeur de fumée et de brûlé. Parfum senteur qui ne trouble nullement la demoiselle assoupie.
Mais c'est le cri de la chouette qui éveille alors son sommeil.
Long, aigu, chanté, ensorcelé.
Elle ouvre les yeux au-dessous des étoiles, la lune dans un coin du ciel,
bijou de nacre caressant, tel un diamant, sa peau câline.
Elle se relève, sur ses gardes, la peur au bord des nerfs. Que se passe-t-il ?
La rumeur arboricole des environs réagit aussi et se tait.
Le cri du chat huant retentit, résonne et s’évanouit.
Silence.
Juste un instant, éternité contenue dans son temps, puis la parole de la jungle se fait de nouveau entendre. Sauvage.
Et la jeune fille intriguée, s'avance vers la forêt, y pénètre pour voir, tentée.
- Là, ce doit être tout droit, se dit-elle les tout premiers pas.
Suivant une trace sur le sol, elle devine dans la végétation luxuriante,
un étage plus élevé sous la canopée, dans la pénombre,
le battement d'ailes du rapace en chasse.
Elle explore la piste, saute au-dessus des contreforts d'acomats-boucans géants,
des lianes lui barrent le passage mais n’empêchent pas sa progression,
ses cheveux libres dans le vent déjouent même les pièges.
Et tout à coup, derrière une gigantesque feuille verte, elle se retrouve
face à un bloc de pierre gravé de glyphes archaïques.
Sur le sommet en plate-forme le chat matelot gît sur le côté,
les yeux sombres écarquillés, le flanc droit déchiqueté,
les entrailles toutes déballées dessinant l'augure.
Manifestement funeste pour lui, quelque peu déroutant pour elle.
Atterrée, elle s'effondre au pied du sacrifice et verse des larmes sans parole.
Puis elle se remet debout, endeuillée, se penche sur la roche pour recueillir la bête innocente. Le corps au linceul de fourrure dans une main, les viscères en sang dans une autre, elle serre l’animal contre sa poitrine et rebrousse chemin vers la plage
.Là, elle l’enterre, dépose une conque dessus et prie :
- Promesse, ô mon beau, la mer t’emportera sur ses flots.
Et le vent du large m'apportera ton chant miaulé de voyage.
Dernière escale pour la vie, vers l'horizon de la nuit et du jour.
A toi Ti Roi minou, adieu.
Et Béati’bo, à genoux, un peu veuve, bascule la tête en arrière dans les étoiles,
l'éclat humide de ses yeux absorbe l'encre et la lune du firmament, tels
deux perles de cristal opaque constellant la mort du chat matelot.
Elle s'allonge enfin sur le sable blanc, la petite tombe improvisée juste à ses côtés.
Le coquillage lui instille à l’oreille le murmure ineffable des vagues.
La princesse s’assoupit doucement et s’endort ainsi.