| Un ventre fin.
Un ventre de poudre ténue et comme en image.
Au pied du ventre, une grenade éclatée.
La grenade déploie une circulation floconneuse
qui monte comme des langues de feu, un feu froid.
La circulation prend le ventre et le retourne. Mais
le ventre ne tourne pas.
Ce sont des veines de sang vineux, de sang mêlé
de safran et de soufre,
mais d’un soufre édulcoré d’eau.
Au-dessus du ventre sont visibles des seins. Et plus
haut, et en profondeur,
mais sur un autre plan de l’esprit, un soleil
brûle, mais de telle sorte que l’on pense
que ce soit le sein qui brûle.
Et au pied de la grenade, un oiseau.
Le soleil a comme un regard. Mais un regard qui regarderait
le soleil.
Le regard est un cône qui se renverse sur le
soleil.
Et tout l’air est comme une musique figée,
mais une vaste, profonde musique, bien maçonnée
et secrète, et pleine de ramifications congelées.
Et tout cela, maçonné de colonnes, et
d’une espèce de lavis d’architecte
qui rejoint le ventre avec la réalité.
La toile est creuse et stratifiée. La peinture
est bien enfermée dans la toile.
Elle est comme un cercle fermé, une sorte d’abîme
qui tourne,
et se dédouble par le milieu.
Elle est comme un esprit qui se voit et se creuse,
elle est remalaxée et travaillée sans
cesse par les mains crispées de l’esprit.
Or l’esprit sème son phosphore.
L’esprit est sûr. Il a bien un pied dans
le monde. La grenade, le ventre, les seins,
sont comme des preuves attestatoires de la réalité.
Il y a un oiseau mort, il y a des frondaisons de colonnes.
L’air est plein de coups de crayon, des coups
de crayon comme des coups de couteau, comme des stries
d’ongle magique. L’air est suffisamment
retourné.
Et voici qu’il se dispose en cellules où
pousse une graine d’irréalité.
Les cellules se casent chacune à sa place,
en éventail.
Autour du ventre, en avant du soleil, au delà
de l’oiseau, et autour de cette circulation
d’eau soufrée.
Mais l’architecture est indifférente
aux cellules, elle sustente et ne parle pas.
Chaque cellule porte un œuf où reluit
quel germe ? Dans chaque cellule un œuf est né
tout à coup. Il y a dans chacune un fourmillement
inhumain mais limpide,
les stratifications d’un univers arrêté.
Chaque cellule porte bien son œuf et nous le
propose ; mais il importe peu à l’œuf
d’être choisi ou repoussé.
Toutes les cellules ne portent pas d’œuf.
Dans quelques-unes naît une spire.
Et dans l’air une spire plus grosse pend, mais
comme soufrée déjà ou encore
de phosphore et enveloppée d’irréalité.
Et cette spire a toute l’importance de la plus
puissante pensée.
Le ventre évoque la chirurgie et la Morgue,
le chantier, la place publique
et la table d’opération.
Le corps du ventre semble fait de granit, ou de marbre,
ou de plâtre,
mais d’un plâtre durcifié.
Il y a une case pour une montagne. L’écume
du ciel fait à la montagne un cerne translucide
et frais. L’air autour de la montagne est sonore,
pieux, légendaire, interdit.
L’accès de la montagne est interdit.
La montagne a bien sa place dans l’âme.
Elle est l’horizon d’un quelque chose
qui recule sans cesse.
Elle donne la sensation de l’horizon éternel.
…
Pages 64-66
in NRF Poésie / Gallimard 1925
Texte surréaliste
Le
monde physique est encore là. C’est le
parapet du moi qui regarde, sur lequel un poisson
d’ocre rouge est resté, un poisson fait
d’air sec, d’une coagulation d’eau
retirée.
Mais quelque chose s’est produit tout à
coup.
Il est né une arborescence brisante, avec des
reflets de fronts, élimés, et quelque
chose comme un nombril parfait, mais vague, et qui
avait la couleur d’un sang trempé d’eau,
et au-devant était une grenade qui épandait
aussi un sang mêlé d’eau, qui épandait
un sang dont les lignes pendaient ; et dans ces lignes,
des cercles de seins tracés dans le sang du
cerveau.
Mais l’air était comme un vide aspirant
dans lequel ce buste de femme venait
dans le tremblement général, dans le
secouement de ce monde vitré, qui virait en
éclat de fronts, et secouait sa végétation
de colonnes, ses nichées d’œufs,
ses nœuds en spires, ses montagnes mentales,
ses frontons étonnés.
Et dans les frontons des colonnes des soleils par
hasard s’étaient pris, des soleils dressés
sur des jets d’air comme des œufs, et mon
front écartait ces colonnes, et l’air
floconneux, et les miroirs de soleils, et les spires
naissantes, vers la ligne précieuse des seins,
et le creux du nombril,
et le ventre qui n’était pas.
Mais toutes les colonnes perdent leurs œufs,
et en rupture de la ligne des colonnes il naît
des œufs en ovaires, des œufs en sexes retournés.
La montagne est morte, l’air est éternellement
mort. Dans cette rupture décisive d’un
monde, tous les bruits sont pris dans la glace, le
mouvement est pris dans la glace ; et l’effort
de mon front s’est gelé.
Mais sous la glace un bruit effrayant traversé
de cocons de feu entoure le silence du ventre nu et
privé de glace, et il monte des soleils retournés
et qui se regardent, des lunes noires, des feux terrestres,
des trombes de lait.
La froide agitation des colonnes partage en deux mon
esprit, et je touche mon sexe à moi, le sexe
du bas de mon âme, qui monte en triangle enflammé.
texte inspiré
des tableux d'André Masson
Pages 195-196 in NRF Poésie / Gallimard 1925
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