" Au commencement, lorsque le soleil n'avait pas encore
été lâché,
et que la nuit courait toute seule dans le ciel, Dawa prit
son tambour et le battit
doucement, doucement avec des doigts aussi légers
qu'un rayon de lune.
Se détachant des arbres, des feuilles vinrent à
lui de toutes les régions
de la terre, charmées par le divin batteur.
Et voici qu'elles devenaient un homme et une femme,
un homme qui était une femme et une femme qui était
un homme,
tous deux unis ensemble, l'un dans l'autre, l'un avec l'autre
dans le même sac de nerf et de peau.
Mais à peine reçurent-ils la vie,
l'homme dans la femme et la femme dans l'homme,
que chacun voulut marcher dans une direction différente
;
et comme ils chutaient lourdement à terre,
envoyant leurs bras, leurs jambes en tout sens, de leur
bouche unique
sortit le chant suivant :
Yéyé, oh la yéyé
L'homme à gauche, la femme à droite
Yéyé, oh la yéyé
L'homme c'est l'homme
La femme c'est la femme
Chacun à la maison, chacun chez soi
Alors Dawa fut pris d'une grande colère et il dit
en son coeur :
ah, petit homme sans vergogne, ah, petite femme sans vergogne.
Et il souffla, souffla, et les feuilles se dispersèrent
dans tous les coins de la terre,
et chacune de ces feuilles devint un homme et chacune devint
une femme,
et ils formèrent des villages tels que nous les connaissons
à ce jour,
avec un chef, des lois, et des morts pour faire respecter
ces lois ;
puis le soleil et la lune furent lâchés, eux
aussi, chacun pour soi dans le ciel...
Telle est l'histoire de la grande colère
de Dawa, le divin batteur :
mais nous savons qu'elle ne sera pas éternelle, nous
savons que demain
peut-être, aujourd'hui, toutes les feuilles du monde
seront à nouveau
assemblées en un seul sac de nerfs et de peau, tel
qu'au commencement.
Aussi prenons-nous patience, nous les Anciens, nous qui
savons la lune
et les étoiles, et le grand arbre du monde :
patience, patience, dans l'attente que Dawa reprenne son
tambour..."
pages 221-222 in Editions Point P474