| LES KINNARAS
I
Il était en principe, unique
et virtuel,
Sans forme et contenant lunivers
éternel.
Rien nétait hors de lui,
lAbstraction suprême.
Il regardait sans voir et signorait
soi-même.
Et, soudain, tu jaillis et tu
lenveloppas,
Toi, la Source infinie et de
ce qui nest pas
Et des choses qui sont toi par
qui tout soublie,
Meurt, renaît, disparaît,
souffre et se multiplie,
Mâyâ ! qui, dans ton
sein invisible et béant,
Contiens lhomme et
les Dieux, la vie et le néant.
II
La Terre était tombée au profond
de labîme,
Et les Richis jetaient une plainte
unanime ;
Mais Bhagavat, semblable au
lion irrité,
Rugit dans la hauteur du ciel
épouvanté.
Le divin Sanglier, mâle du
sacrifice,
Loeil rouge, et secouant
son poil qui se hérisse,
Tel quun noir tourbillon,
un souffle impétueux,
Traversant dun seul bond
les airs tumultueux,
Favorable aux Richis dont la
voix le supplie,
Suivait à lodorat la Terre
ensevelie.
Il plongea sans tarder au fond
des grandes Eaux ;
Et lOcéan souffrit alors
détranges maux,
Et, les flancs tout meurtris
de la chute sacrée,
Etendit les longs bras de londe
déchirée,
Poussant une clameur douloureuse
et disant
Seigneur ! prends en
pitié labîme agonisant !
Mais Bhagavat nageait sous les
flots sans rivages.
Il vit, dans lalgue verte
et les limons sauvages,
La Terre qui gisait et palpitait
encor ;
Et, transfixant du bout de ses
défenses dor
LUnivers échoué dans
létendue humide,
Il remonta, couvert dune
écume splendide.
III
Quand, sur la nue assis, noir
de colère, lndra
+
Amassera la pluie et la déchaînera
Pour engloutir le monde et venger
son offense,
Le jeune Bhagavat, dans la fleur
de lenfance,
Qui, sous Ies açokas
cherchant de frais abris,
Joûra la rosée avec les colibris,
Voulant sauver la Terre encore
féconde et belle,
Soutiendra dun seul doigt,
comme une large ombrelle,
Sous les torrents du ciel qui
rugiront en vain,
Durant sept jours entiers,
lHimalaya divin !
IV
Le chef
des Eléphants, brûlé par la lumière,
Vers midi se baignait dans la
fraîche rivière,
Et, tout murmurant daise
et lavé dun flot pur,
Respirait des lotus les calices
dazur.
Un crocodile
noir, troublant sa quiétude,
Le saisit tout à coup par son
pied lourd et rude,
Seigneur ! dit lEléphant
plein de crainte, entends-moi !
Seigneur
des âmes, viens ! Je vais mourir sans toi.
Bhagavat lentendit, et
dun effort facile
Brisa comme un roseau les dents
du crocodile.
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