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 Magique Musée Imaginaire... 

« D'un coup d'oeil par-dessus son épaule, Joss s'assura qu'il avait semé ses poursuivants et poussa la lourde porte. Il était là à présent dans la place, à l'abri, au coeur même du musée, devant la pièce maîtresse du département »d'arts incantatoires, magiques et mystiques.

Dans le couloir, derrière la porte, résonnèrent les pas des chasseurs de têtes qui le traquaient depuis ce matin, depuis qu’il avait quitté sa chambre d'hôtel pour ce rendez-vous mystérieux que lui indiquait une lettre tout aussi mystérieuse.

Joss fouilla dans la poche de sa veste, en ressortit une feuille de papier
quelque peu froissée par l'aventure et qui disait ceci:


Votre temps est compté, ne le perdez pas en route.
Conduisez-vous au musée Imagination et Magie
de notre ville, rue du Silence,
en face de la Librairie des Ames.

La votre est en jeu.



Joss, de passage dans la capitale pour quelques jours, seul, ne connaissant personne, s'était vu remettre cette lettre à son arrivée à l'hôtel - où il n'avait en outre fait aucune réservation et qu'il avait choisi par le plus grand des hasards - pensant tout d'abord qu'il s'agissait d'une erreur avant de lire effectivement son nom sur l'enveloppe.

Et l'avertissement lui paru encore plus inquiétant lorsque ce matin, en quittant l'hôtel et en parcourant les rues de la ville, il remarqua un individu qui le suivait ; il avait croisé son regard fixé sur lui, celui d'un homme en proie à la chasse dont le flambeau criminel se reflétait sur le visage.

Puis au coin d'une ruelle, un autre inconnu l'avait rejoint et sans montrer de signe de connivence avec le premier, ils marchèrent côte à côte, tendus uniquement vers l'objet de leur poursuite, Joss, bête traquée, dont la peur gagnait les moindres réactions et pensées, attentif et angoissé qu'il était par le souffle des chasseurs qui à tout moment pouvait fondre sur sa nuque.

Et d'autres poursuivants s'étaient peu à peu ajoutés au groupe qui, au moment où Joss, éperdu mais suivant toujours sa route, était arrivé au pied du Musée Imagination et Magie, fortement surpris, incrédule de se retrouver devant l'imposante porte d'entrée du bâtiment et regardant derrière lui, la peur au fond des yeux, comptait alors une dizaine de chasseurs.

Par instinct de survie sans doute, Joss à cet instant comme immobile, tétanisé, se précipita d'un geste fauve sur la poignée de la porte en bois, l'ouvrit et pénétra à l'intérieur du musée.

Le hall de l’édifice immobilisa à son tour Joss, non pas de peur mais au contraire de par la solennité que son atmosphère et ses murs dégageaient.

Cependant le bruit des pas cannibales se rapprochait, Joss pouvait entendre au-dehors la rumeur d'une meute affamée poursuivant avec rage sa piste.

Recouvrant ses moyens, les plus sauvages et les plus raisonnables à ce moment-là, Joss s'engagea dans le long couloir qui s'ouvrait à lui comme ultime voie de secours, faisant résonner sa course effrénée dans l'enceinte du musée.

Ses poursuivants eux ne s'arrêtèrent pas lorsqu'ils firent irruption dans le bâtiment. A l'affût du moindre bruit, cherchant pour seul objectif une silhouette qui leur échappait, ils l'aperçurent enfin au détour du grand couloir, prenant sur la droite et disparaître.

Ils s'élancèrent alors comme un seul homme à sa poursuite, en marchant d'un pas pressé mais sûr de soi, formant un groupe ordonné, dont les forces et la dynamique furieuses se concentraient et s'amplifiaient peu à peu, chaque individu étant solidaire des autres, véritable essaim contrôlant ainsi ses moindres mouvements, pensées et par là même sa cadence.

Et c'est sûrement cette lenteur et cette mesure qui les empêchèrent de voir
Joss entrer par une des innombrables portes qui donnaient sur le couloir.

Joss, alerte, prêtant l'oreille aux bruits des chasseurs quelque peu déroutés
par sa soudaine disparition, était entré dans la salle au nom évocateur,
"Place du Sortilège", une pièce claire obscure où ne filtrait qu'une lueur surnaturelle qui éclairait les vitrines et leurs trésors.

Là, régnait une atmosphère solennelle mais inquiétante, et le masque qui faisait face à Joss n'en jouait pas moins dans le registre du mystère et du cérémonial.

 En effet, la pièce maîtresse se révélait être un masque de chaman précolombien dont la datation et l'origine précises demeurent indéterminées, son style étant étranger à toutes civilisations connues.

Nul part ailleurs que dans la tombe isolée où elle a été découverte, on n’observe pareille sculpture de terre cuite colorée, haute d'une trentaine de centimètres, aux traits dessinés d'une manière symbolique et sacerdotale ; les yeux en amande horizontale exprimant la sérénité de la mort et la clairvoyance mystique, un nez très large, épaté et creux dont les narines laissent passer un anneau d'or qui suspend lui-même une pendeloque argentée en forme de cassolette, servant à brûler le copal, l'encens amérindien.

La bouche, elle, forme une demie-lune creusée où l'arc de cercle des lèvres semble couper sur un même plan la courbe de l'anneau nasal.

En son intérieur, au-dessus de la langue bifide qui s'échappe de la gueule béante, la voûte palatine est constellée d'étoiles peintes, reflet d'un firmament que l'on invoque. Quant à la superbe coiffe qui orne le pourtour de la tête, elle se compose de grandes plumes de quetzal, cet oiseau mythique des Mayas et des Aztèques, aux teintes irisées et émeraudes.

Et signe encore plus particulier de ce visage hiératique, une deuxième tête sculptée sur la première, au milieu du front, de taille beaucoup plus petite, dont l'expression se réduit à des yeux globuleux, largement ouverts et à un nez à peine esquissé ; on retrouve cet ornement frontal dans la civilisation Jomon du Japon des origines où il est censé défendre le porteur chaman contre les forces maléfiques.

Joss, s'attardant sur les oreilles qui figurent des ailes de papillon tachetées et incrustées d'ocelles miroitantes, semblait comme doucement rêveur, hypnotisé, envoûté par l'objet qu'il avait devant les yeux.

Tout dans cette figure inspirait l'évasion, la méditation et la magie : ce regard mi-clos scrutant un horizon de pensées, ce récipient à copal qui semblait en cet instant lâcher dans l'atmosphère des volutes parfumées et enivrantes, cette bouche qui en appelait aux cieux, cette coiffure ou plutôt ce plumage de quetzal qui paraissait planer dans les airs tout comme les ailes oreilles de papillon qui reflétaient la lumière du soleil, sans oublier le diadème sur lequel se pressentait la lutte spirituelle contre les esprits infernaux.

Le masque semblait vouloir vivre et pour cela il faisait entrer Joss en transe,
l'amenant à pénétrer dans son univers merveilleux. Mais il souhaitait aussi le sauver.

Les chasseurs de têtes étaient toujours dehors, ils exploraient les salles une à une, de façon méthodique et toujours regroupés. Deux d'entre eux restaient au pas de la porte, dans le couloir, pendant que les autres visitaient la pièce, fouillant les recoins derrière les vitrines et les panneaux.

Quelquefois la lumière tamisée, fantasmagorique, laissait deviner une ombre suspecte, silhouette d'une proie apeurée, immobile dans sa cachette. Alors l'un des chasseurs se jetait littéralement dessus, machette à la main, poussant un cri de rage avant de se retrouver sur le sol, décontenancé et hagard.

Et puis ils passaient à une autre salle.

Joss, toujours immobile, sous hypnose, se tenait tel une statue figée par le temps, le regard comme absent et mort paraissait avoir oblitéré la peur du début.

L'expression de son visage était au contraire comme apaisée et sereine,
totalement tournée vers le masque jusqu'à en être un reflet des plus troublants. Tous deux s'observaient mutuellement, ils partageaient la même vision, semblaient communier en silence, se confondre dans une même pensée, indicible et surnaturelle.

Et lorsque les chasseurs de têtes pénétrèrent dans la pièce, ouvrant violemment la porte, ils n'aperçurent qu'une forme évanescente devant eux s'effacer et complétement disparaître.

En un clin d'oeil, la proie qu'ils recherchaient depuis tout à l'heure s'éclipsa en un coup de vent, elle échappait à leurs griffes et machettes, emportant avec elle le masque du chaman.

A présent, autour de la vitrine vide, les chasseurs bredouilles s'étaient rassemblés, incrédules et désemparés, sans trophée ni tête et toujours affamés.

Sur la ville, la nuit était tombée. Dans les rues les pas de quelques passants discrets résonnaient de leur rythme et tonalité au creux de la solitude et du silence.

Sous un pâle réverbère, l'enseigne de la Librairie des Ames se dessinait.
Derrière les rideaux et la porte se devinait une lueur qui filtrait du fond de la pièce.

Le propriétaire des lieux était un vieil homme, aventurier de longue date,
ancien archéologue au patronyme évocateur, Amondeus.

Assis dans un fauteuil de velours pourpre, celui que les voisins surnommaient "le Maître", écrivait sur une imposante table en chêne, où s'amoncelaient quantités d'ouvrages, de manuscrits et de notes quelquefois surmontés d'une statuette ou d'un crâne.

Amondeus le sage se tenait au-dessus d'un grand livre blanc qu'il noircissait de formules et de signes, hiéroglyphes et idéogrammes, plus mystérieux les uns que les autres.

Parfois surgissait de sa plume noire un mot, une phrase de notre langue qui s'inscrivait comme un appel, une incantation à une entité invisible mais qui semblait réellement présente, flottant entre les étagères débordantes de recueils, de bibles ésotériques et d'encyclopédies étranges.

Sur la page on pouvait lire entre des signes cabalistiques et des pictogrammes le nom de Joss entouré d'un cercle parfait ou bien cette formule : " Souffle ô vent l'homme que tu inspires "suivie un peu plus loin de celle-ci : " Transe masquée, reviens-moi ici ".

Le vieil Amondeus oeuvrait dans sa création théurgique, la main droite ridée, empreint par le temps et l'histoire, dans laquelle la plume d'ivoire vivait, imperturbable, tandis que les yeux du Maître demeuraient clos, derrière les lourdes paupières endormies.

L'air trembla, la pièce entière se mit à battre. Quelques feuilles et notes s'envolèrent dans les airs. Amondeus, roi sorcier sur son trône ensanglanté, était immobile à sa table, la plume en arrêt, sur un point final, les yeux grands ouverts, en contemplation.

Face à lui, derrière le blanc livre déployé, se dessina d’ombres et de lumières, spectre fantastique, l'image de Joss tenant dans ses mains son trésor; figures revenant à la vie, visibles par elle, répondant aux invocations et mots du vieux sage.

La silhouette de Joss et le masque apparaissaient devant une lourde draperie tissée de textes, il prenait relief et chair, les veines de son corps palpitant alors de sang renaissant.

Quelque peu transfiguré et recueilli dans sa méditation, il fixait le regard d'Amondeus, magicien enchanté qui, tel un enfant devant la scène, n'en croyait pas ses yeux. L'émerveillement est sans âge pensa le sage.

- Votre âme est sauve, dit-il tout haut, sa voix de stentor résonnant dans l'espace solennel de la pièce, comme au coeur d'une église, le son d'une cloche eucharistique appelle au recueil pendant quelques instants.
Puis Amondeus reprit :
- Vous souvenez-vous de quelque chose?

- Oui, de tout murmura Joss dont la voix paraissait remonter d'outre-tombe,
gutturale et profonde.

Le Maître le pria :
- A présent vous pouvez me rendre le masque magique.
Vous avez su écouter ce qu'il avait à vous dire et l'avez suivi jusqu'ici.
C'est lui qui vous a sauvé, ne l'oubliez jamais.

Joss sans hésiter le lui tendit mais lorsqu'il avança d'un pas vers le Maître,
il chancela, faillit perdre l'équilibre et se rattrapa de justesse en apposant ses mains sur le bord de la table en chêne.

Dans son geste, Joss avait lâché le masque, ne réagissant que pour se rétablir et lorsqu'il le fut, appuyé sur la table, il le vit à ses côtés flottant dans les airs, immobile et intact.

Amondeus le rassura :
- Vous devriez vous reposer quelque instants.
L'épreuve vous a épuisée. Vous êtes au bord de la syncope, votre coeur a du mal à s'en remettre. Allongez-vous sur ce divan. Nous discuterons plus tard de ce qui s'est passé. Cela ne presse plus. Oui, allongez-vous et dormez à présent.

Joss, toujours sans mot dire, s'étendit des dernières forces qui lui restaient
sur le divan de damas aux coussins moelleux que lui indiquait si chaleureusement le vieux sage.

Il ferma les yeux et s'endormit très vite, tombant littéralement de sommeil,
oubliant l'atmosphère étrange de la librairie et l'attitude mystérieuse de son propriétaire si accueillant.

La fatigue prenant tellement d'emprise sur son corps tout entier que plus une pensée ne lui vint à l'esprit, le divan était si confortable, le silence de la pièce pesait si lourd dans la mémoire de Joss. La dernière chose qu'il perçut consciemment était le bruit que le vieil Amondeus fit lorsqu'il tourna la page de son grand livre blanc.


A l'aube, Joss, quelque peu étourdi et désorienté, se réveilla dans le lit de sa chambre d'hôtel. Surprit de se retrouver là sans savoir pourquoi, il ne pouvait se remémorer ce qui s'était passé la nuit dernière.

- Que suis-je venu faire dans cette ville ? se demanda-t-il.

Joss ne pouvait se rappeler exactement le but de son escapade dans la capitale. Une idée obscure l'y avait amenée.

Et il se souvenait vaguement d'une lettre mystérieuse ; il fouilla dans sa veste mais ne trouva rien, aucun indice, aucune raison qui lui explique son passage dans la ville; il se doutait bien que quelque chose lui était arrivé hier soir mais impossible de savoir quoi.

Il ne resta pas plus longtemps indécis et décida de repartir en province, chez lui, afin de poursuivre ses travaux littéraires, plus exactement le roman qu'il avait en route, une histoire de sorciers et de cannibales dont il avait d'ailleurs du mal à trouver la fin.

Il quitta l'hôtel, prit le premier train du matin, ne cessant au retour d'interroger sa mémoire malade, cherchant à dévoiler le mystère de cette surprenante excursion.

A bien y réfléchir, il se persuada en fin de compte que ce devait être pour l'inspiration qu'il était descendu à Paris car à présent, il ne savait qu'une chose, elle lui semblait flagrante et évidente ; le dénouement de son histoire qui obnubilait son esprit et s'emparait de ses pensées.

Dorénavant, cela seul paraissait compter à ses yeux.
D'ailleurs il ne pouvait rien voir d'autre. - L'histoire s'en trouvera complètement bouleversée, pensa-t-il en regardant, par la vitre du train, l'horizon dérouler sa ligne vagabonde.

Au même moment, comme un écho à ces belles paroles, le masque du chaman dont Joss n'avait plus souvenir réapparut dans la vitrine de la " Place du Sortilège", reprenant son attitude millénaire et fantastique au coeur du musée Imagination et Magie. Derrière la porte, au fond du couloir, résonnèrent les pas d'une âme en fuite...


NB : le début entre guillements était imposé et tiré d'un texte de Stephan Wul

gauche left fleche ancre haut droite right fleche

ligne de basse