Le grand Fleuve, à travers
les bois aux mille plantes,
Vers le Lac infini roulait
ses ondes lentes,
Majestueux, pareil au bleu
lotus du ciel,
Confondant toute voix en
un chant éternel ;
Cristal immaculé, plus pur
et plus splendide
Que linnocent esprit
de la vierge candide.
Les Sûras bienheureux qui
calment les douleurs,
Cygnes au corps de neige,
aux guirlandes de fleurs,
Gardaient le Réservoir
des âmes, le saint Fleuve,
La coupe de saphir où Bhagavat
sabreuve.
Au pied des jujubiers déployés
en arceaux,
Trois sages méditaient, assis
dans les roseaux ;
Des larges nymphéas contemplant
les calices,
Ils goûtaient, absorbés, de
muettes délices.
Sur les bambous prochains,
accablés de sommeil.
Les oiseaux aux becs dor
luisaient en plein soleil,
Sans daigner secouer, comme
des étincelles,
Les mouches qui mordaient
la pourpre de leurs ailes.
Revêtu dun poil rude
et noir, le Roi des ours
Au grondement sauvage, irritable
toujours,
Allait, se nourrissant de
miel et de bananes.
Les singes oscillaient suspendus
aux lianes.
Tapi dans lherbe humide
et sur soi reployé,
Le tigre au ventre blanc,
au souple dos lavé,
Dormait
; et par endroits, le long des vertes îles,
Comme des troncs pesants flottaient
les crocodiles.
Parfois, un
éléphant songeur, roi des forêts,
Passait et se perdait dans
les sentiers secrets,
Vaste contemporain des races
terminées,
Triste, et se souvenant des
antiques années.
Linquiète gazelle, attentive
à tout bruit,
Venait, disparaissait comme
le trait qui fuit ;
Au-dessus des nopals +
bondissait lantilope ;
Et sous les noirs taillis
dont lombre lenveloppe,
Loeil dilaté, le corps
nerveux et frémissant,
La panthère à laffût
humait leur jeune sang.
Du sommet des palmiers
pendaient les grands reptiles ;
Des couleuvres glissaient
en spirales subtiles ;
Et sur les fleurs de pourpre
et sur les lys dargent,
Emplissant lair dun
vol sonore et diligent,
Dans la forêt touffue aux
longues échappées
Les abeilles vibraient, dun
rayon dor frappées,
Telle, la Vie immense,
auguste, palpitait,
Rêvait, étincelait, soupirait
et chantait ;
Tels, les germes éclos et
les formes à naître
Brisaient ou soulevaient le
sein large de lEtre.
Mais, dans linaction
surhumaine plongés,
Les Brahmanes muets et de
longs jours chargés,
Ensevelis vivants dans leurs
songes austères
Et des roseaux du Fleuve habitants
solitaires,
Las des vaines rumeurs de
lhomme et des cités,
En un monde inconnu puisaient
leurs voluptés.
Des parts faites à tous choisissant
la meilleure,
Ils fixaient leur esprit sur
lAme intérieure.
Enfin, le jour, glissant
à la pente des cieux,
Dun long regard de
pourpre illumina leurs yeux ;
Et, sous les jujubiers quun
souffle pur balance,
Chacun interrompit le mystique
silence.