MAITREYA
Jétais jeune et jouais
dans le vallon natal,
Au bord des bleus étangs et
des lacs de cristal
Où les poules nageaient, où
cygnes et sarcelles
Faisaient étinceler les perles
de leurs ailes,
Dans les bois odorants, de
rosée embellis,
Où sur lécorce dor
chantaient les bengalis,
Et japerçus, semblable
à lAurore céleste,
La vierge aux doux yeux longs,
gracieuse et modeste,
Qui de loin savançait,
foulant les gazons verts.
Ses pieds blancs résonnaient
de mille anneaux couverts ;
Sa voix harmonieuse était
comme labeille
Qui murmure et senivre
à ta coupe vermeille,
Belle rose ! et lamour
ondulait dans son sein.
Les bengalis +
charmés, la suivant par essaim,
Allaient boire le miel de
ses lèvres pourprées.
Ses longs cheveux, pareils
à des lueurs dorées,
Ruisselaient mollement sur
son cou délicat;
Et moi, jétais baigné
de leur divin éclat !
Le souffle frais des bois
de ses deux seins de neige
Ecartait le tissu léger qui
les protège ;
Dinvisibles oiseaux
chantaient pleins de douceur,
Et toute sa beauté rayonnait
dans mon coeur !
Je nai pas su le nom
de lApsara +
rapide.
Que ses pieds étaient blancs
sur le gazon humide !
Et jai suivi longtemps,
sans latteindre jamais,
La jeune Illusion quen
mes beaux jours jaimais.
O contemplation de lEssence
des choses,
Efface de mon coeur ces pieds,
ces lèvres roses,
Et ces tresses de flamme et
ces yeux doux et noirs
Qui troublent le repos des
austères devoirs,
Sous les figuiers divins,
le Lotus à cent feuilles,
Bienheureux Bhagavat, si jamais
tu maccueilles,
Puissé-le, libre enfin de
ce désir amer,
Mensevelir en toi comme
on plonge à la mer !
NARADA
Que de jours disparus !
Toujours prompte à la tâche,
Durant la nuit, ma mère allait
traire la vache
Le serpent
de Kala la mordit en chemin,
Et ma mère mourut, pâle, le
lendemain.
Comme un enfant privé du seul
être qui laime,
Moi, je me lamentais dans
ma douleur suprême.
De vallée en colline et de
fleuve en forêts,
Sombre, cheveux épars,
et gémissant, jerrais
A travers les grands monts
et les riches contrées,
Les agrestes hameaux et les
villes sacrées,
Sous le soleil qui brûle et
dévore, et souvent
Poussant des cris dangoisse
emportés par le vent.
Dans le bois redoutable, ou
sous laride nue,
Les chacals discordants saluaient
ma venue,
Et la plainte arrachée à mon
coeur soucieux
Eveillait la chouette aux
cris injurieux.
Venu, pour y dormir, dans
ce lieu solitaire,
Au pied dun pippala
je massis sur la terre ;
Et je vis une autre âme
en mon âme, et mes yeux
Voyaient croître sur londe
un lotus merveilleux ;
Et, du sein entrouvert
de la fleur éternelle,
Sortait une clarté qui mattirait
vers elle.
Depuis, pareils aux flots
se déroulant toujours,
Dans cette vision jai
consumé mes jours ;
Mais la source des pleurs
nest point tarie encore.
Dans lombre de ma
nuit ta clarté que jadore
Parfois sest éclipsée,
et son retour est lent,
Des êtres et des Dieux ô le
plus excellent !
Sous les figuiers divins,
le Lotus à cent feuilles,
Bienheureux Bhagavat, si jamais
tu maccueilles,
Puissé-je, délivré du souvenir
amer,
Mensevelir en toi comme
un fleuve à la mer !
ANGIRA
Jai vécu, loeil
fixé sur la source de lEtre,
Et jai laissé mourir
mon coeur pour mieux connaître.
Les sages mont parlé,
sur lantilope assis,
Et jai tendu loreille
aux augustes récits ;
Mais le doute toujours appesantit
ma face,
Et lenseignement pur
de mon esprit sefface.
Je suis très malheureux, mes
frères, entre tous.
Mon mal intérieur nest
pas connu de vous ;
Et si mes yeux parfois souvrent
à la lumière,
Bientôt la nuit épaisse
obscurcit ma paupière.
Hélas ! lhomme,
la mer, les bois sont agités ;
Mais celui qui persiste en
ses austérités,
Celui qui, toujours plein
de leur sublime image,
Dirige vers les Dieux son
immobile hommage,
Ferme aux tentations de ce
monde apparent,
Voit luire Bhagavat dans son
coeur transparent.
Tout resplendit, cité, plaine,
vallon, montagne ;
Des nuages de fleurs rougissent
la campagne ;
Il écoute, ravi, les churs
harmonieux
Des Kinnaras sacrés, des femmes
aux beaux yeux ;
Et des flots de lumière enveloppent
le monde.
Le vain bonheur des sens
s écoule comme londe,
Les voluptés dhier reposent
dans loubli ;
Rien qui dans le néant
ne roule enseveli;
Rien qui puisse apaiser ta
soif inexorable,
O passion avide, ô doute insatiable,
Si ce nest le plus doux
et le plus beau des Dieux.
Sans lui tout me consume et
tout mest odieux.
Sous les figuiers divins,
le Lotus à cent feuilles,
Bienheureux Bhagavat, si jamais
tu maccueilles,
Puissé-je, ô Bhagavat, chassant
le doute amer,
Mensevelir en toi comme
on plonge à la mer !